Retrouvez ci-dessous l'intégralité
des échanges qui se sont déroulés avec Philippe
Frémeaux mercredi 14 mars 2007, de 15 h à 16 h.
Corinne: Dans votre analyse, à partir des ressources qui
étaient à votre disposition, avez-vous retenu un certain
nombre de paramètres qui pourraient influer sur les prospectives.
Par exemple, le taux de croissance qui était retenu comme une
valeur importante dans certaines études réalisées
par le BIPE plus particulièrement.
Philippe Frémeaux : La dimension prospective de nos évaluations
s’appuie sur les travaux réalisés par le Conseil
d’analyse stratégique (CAS). Ces travaux sont fondés
sur un scénario de croissance moyen issu des travaux de l’Insee.
Mais les variables essentielles sont déjà connues, et
notamment le niveau des départs à la retraite dans les
prochaines années, qui résulte de la pyramide des âges
de la profession, ou d’évolutions structurelles, liées
à la technologie, à la division internationale du travail,
ou aux transformations des structures de la demande, qui font consensus
parmi les experts consultés par les rédacteurs de l’étude
du CAS.
AMELIE: Bonjour, que peut-on dire de l’évolution du
métier de pharmacien dans le cadre commercial de la pharmacie
d'officine mais aussi dans celui plus technique de la recherche en
biologie, médicaments, essais thérapeutiques, etc. Je
me prépare à faire des études en pharmacie, je
suis lycéenne en terminale S, et j'adore la biologie. J e me
suis orientée vers la pharmacie à défaut de la
biologie, sachant que les débouchés seront plus ouverts,
si je ne me trompe. Votre avis SVP
Philippe Frémeaux : Je ne suis pas un spécialiste de
ces métiers, sur lesquels l'Onisep dispose d'informations précises
que vous pouvez consulter sur le site ou via des brochures. L'avenir
de la pharmacie d'officine, dans sa forme actuelle, n'est pas assuré
à long terme, dans la mesure où le monopole de fait
des pharmaciens est de plus en plus contesté. Pour autant,
le fait de disposer d'un diplôme de pharmacien demeurera requis
pour dispenser des médicaments sous ordonnance.
Pour ce qui est des métiers de la recherche et du développement,
dans les labos ou dans les firmes de biotechnologies, les débouchés
sont importants, même si les pharmaciens sont en concurrence
avec d'autres profils scientifiques.
Domi: Parmi tous les métiers qui sont cités dans "Les
métiers de demain", pensez-vous qu'un palmarès
des 10 métiers les plus porteurs d'emplois puisse être
établi ? Et si oui, lequel ?
Philippe Frémeaux : Cela n’a guère de sens, dans
la mesure où la croissance en niveau dépend des effectifs
de la profession : par exemple, on recrutera mécaniquement
plus de conducteurs de véhicules que de pilotes d’avion,
même si le transport aérien continue de se développer
plus rapidement que le transport routier. Ensuite, la pyramide des
âges a un effet très important sur les flux d’embauche
sur la période 2005-2015, du fait du poids des baby-boomers
dans la structure de l’emploi.
Christian: Avez-vous abordé les métiers de la fonction
publique dans votre étude ? Quelle est la tendance à
10 ans ?
Philippe Frémeaux : Oui. Mais de manière très
agrégée. La fonction publique va connaître de
nombreux départs à la retraite, et les besoins demeurent
au rendez-vous dans l’éducation, la santé, les
collectivités locales, la sécurité. Pour autant,
il n’est pas sûr que toutes les personnes qui exercent
ces métiers conservent le même statut à l’avenir.
Alain: Dans votre enquête, quelle a été la
nomenclature professionnelle retenue ? Pourquoi ?
JPhilippe Frémeaux : La nomenclature retenue a été
celle des familles professionnelles, élaborée en 2003
par la Dares du ministère de l’Emploi, sur la base de
la nouvelle nomenclature des professions et catégories sociales
(PCS) de l’Insee. Cette nomenclature définit des familles
relativement cohérentes par la formation reçue, les
qualifications requises et les situations d’emploi effectivement
occupées. Elle permet des rapprochements entre les données
de l’enquête Emploi, réalisée par l’Insee,
et celle de l’ANPE, en matière de chômage.
paris: Comment se créent les nouveaux métiers ?
Philippe Frémeaux : La notion de "nouveaux métiers"
est très fragile. Ce qu'on appelle "nouveaux métiers"
désignent bien souvent la possibilité donnée
à des personnes disposant de telle ou telle compétence
de l'appliquer à de nouveaux domaines : par exemple, les métiers
techniques liés à l'environnement sont des métiers
d'ingénieurs ou de techniciens assez classiques pour la plupart
d'entre eux.
Inversement, quand les conditions d'exercice d'une profession change
de manière importante avec la technologie, même si l'appellation
n'est pas modifiée, il peut s'agir en fait d'un métier
largement nouveau : par exemple, dans la presse, les métiers
de graphistes ont été profondément modifiés
par l'introduction des logiciels actuels qui intègrent toute
la chaîne de fabrication, en lien direct avec l'impression.
paris: Doit-on alors parler de nouvelles compétences ?
Philippe Frémeaux : Oui, si vous mettez derrière ce
terme une extension des qualifications vers la maîtrise de nouvelles
technos, de nouveaux outils. Car la notion de compétence aujourd'hui
peut revêtir plusieurs sens.
AMELIE: On parle beaucoup des nanotechnologies, quels seront les
métiers liés à ces nouvelles technologies?
Philippe Frémeaux : A dire vrai, je n'ai pas de réponse
à votre question. Les nanotechnologies sont aujourd'hui un
domaine de recherche qui allie des compétences en physique,
micro-électronique, mécanique, etc. Pour autant, les
applications peuvent être extrêmement nombreuses et on
peut imaginer que la capacité à intégrer le potentiel
de ces technologies deviendra un élément de la culture
industrielle des ingénieurs chargés du développement
dans de nombreux secteurs dans les prochaines années.
Patrick: Je dois rencontrer des élèves de 1ère
pour préparer dès maintenant leur après-bac.
Quelles sont les grandes tendances de l'emploi pour des jeunes qui
vont s'orienter dans un an vers l'enseignement supérieur et
qui s'insèreront sur le marché du travail dans 5 ou
8 ans, voire plus ? merci...
Philippe Frémeaux : Le mieux pour vous serait tout de même
de jeter un coup d'oeil sur notre guide, disponible auprès
de l'Onisep ou d'Alternatives Economiques !!! Pour le reste, on va
observer une montée continue des emplois tertiaires dans toute
leur diversité.
Mais face aux choix fins des élèves, il ne sert à
rien de rentrer dans des simplifications abusives : l'emploi industriel
va continuer à se développer dans certains domaines
spécifiques et même dans des métiers en régression
en termes absolus, il y aura d'importantes embauches du fait des départs
à la retraite anticipés sur les dix prochaines années.
Aussi ne faut-il pas décourager les élèves et
plutôt leur conseiller de développer leurs aptitudes
dans les compétences transversales qu'on leur demandera de
maîtriser quel que soit l'emploi visé : maîtrise
de l'écrit, connaissance des langues, aptitude à la
synthèse, au travail en commun...
AB: Le nouveau secteur des énergies renouvelables est-il
"porteur" ? Si oui, pour quels types d'emplois.
Philippe Frémeaux : On est là au coeur du mythe des
nouveaux métiers : les métiers liés à
la valorisation de la biomasse, des biocarburants, de l'éolien
ou de l'hydraulique ou encore de l'énergie solaire sont tous
différents sur le plan strictement technologique. Ensuite,
si vous vendez de l'électricité, fut-elle renouvelable,
vous serez toujours vendeur, gestionnaires, homme de marketing !
Karine: Je rencontre un certain nombre de jeunes qui se destinent
à des métiers de l'artisanat d'art (ébénistes,
restaurateurs de peintures, tapissiers d'ameublement, encadreurs...).
Peut-on parler d'évolution des emplois à l'horizon 2015
dans un secteur aux débouchés déjà peu
nombreux aujourd'hui ?
Philippe Frémeaux : Oui, sachant que les conditions d'exercice
peuvent être très différentes selon la qualification
acquise et le type de clientèle qu'on réussit à
capter. Ce type de métier fonctionne encore largement via l'apprentissage.
Mais on ne peut mélanger la personne qui réalise des
tâches d'encadrement dans un magasin de bricolage et celle qui
restaure des peintures pour le compte d'un musée national...
ciomacon: Quel avenir voyez-vous pour les conseillers d'orientation
psychologues dans un contexte où leurs missions sont de plus
en plus transférées aux professeurs principaux... ou
sont récupérées par le privé ?
Philippe Frémeaux : Je ne suis pas sûr d'être la
personne à qui cette question doit être posée.
Personnellement, j'estime que l'intitulé même de la profession
pose question. Elle tend à individualiser un problème
en termes de comportements, d'aptitudes des enfants, alors que notre
responsabilité d'éducateur serait plutôt de leur
ouvrir l'horizon des possibles en relation avec ce que nous pouvons
savoir des besoins sociaux d'aujourd'hui et de demain.
A ce titre, j'ai mal compris pourquoi les conseillers d'orientation
psychologues s'étaient opposés à leur rattachement
aux régions, dans la mesure où celles-ci sont en charge
des questions de formation et d'emploi. Enfin, je pense que la montée
en responsabilité des professeurs principaux est une excellente
chose qui ne doit pas être pensée comme une mise en concurrence.
C'est aux Conseillers d'orientation de montrer qu'ils peuvent apporter
un vrai service plus, une vraie expertise en support des enseignants,
à condition que ceux-ci y soient ouverts. Enfin, si le privé
voit un marché dans l'orientation, c'est peut-être que
le public ne joue pas tout à fait le rôle qui devrait
être le sien.
marc: Quel sera le lien entre la qualification et le chômage
dans le futur ? Une meilleure qualification sera-t-elle une garantie
d'emploi ? A contrario, pas de qualification interdira-t-elle l'accès
à l'emploi ?
Fifi: Va-t-on vers une demande de qualification de plus en plus importante
? Si oui, que faire de ceux qui ne peuvent atteindre un haut niveau
de qualification ?
Philippe Frémeaux : La structure des emplois est plutôt
caractérisée par une coupure entre des emplois de plus
en plus qualifiés dans l’industrie, et certains métiers
de services, et un développement parallèle d’emplois
de faible niveau de qualification dans une large partie des services.
En pratique, le surchômage des non-diplômés tient
à la situation générale de l’emploi qui
repousse au bout des files d’attente les moins qualifiés.
Penser que les non-diplômés ou faiblement qualifiés
sont durablement exclus de l’emploi est cependant erroné.
En revanche, l’insuffisante formation d’une partie des
générations, dans un contexte de chômage de masse,
facilite les pratiques d’embauche des entreprises et les modes
d’organisation du travail qui opposent emplois stables qualifiés
et emplois précaires, plutôt réservés aux
moins qualifiés. Du coup, ces derniers peinent à échapper
à leur situation, et à s’engager dans de véritables
parcours qualifiants.
christophe: Voyez-vous des liens entre formation et emploi ? Augmentent-ils
ou diminuent ils ?
Philippe Frémeaux : Evidemment. Même si ce lien n’est
mécanique que pour un nombre limité de métiers.
Paradoxalement, on pourrait dire que plus les métiers deviennent
complexes, font appel à des compétences variées,
moins le lien formation-emploi devient apparent, alors qu’il
n’a jamais été aussi essentiel. Reste à
savoir si le système de formation initiale forme réellement
aux aptitudes attendues par les employeurs, notamment en termes de
capacité d’initiative, autonomie, capacité à
travailler collectivement.
marc: Les branches professionnelles elles-mêmes ont-elles
une bonne connaissance des évolutions de leurs emplois ?
Philippe Frémeaux : Assez bonne. Si vous regardez les portraits
statistiques de branche, réalisés par le Cereq pour
aider aux discussions sur ces thèmes, vous trouverez énormément
d'informations très intéressantes (sur le site www.cereq.fr).
En revanche, cela ne suit pas pour autant dans les classifications
reconnues dans les conventions collectives, parce que cela aurait
une incidence sur le niveau des salaires !
philippe: Quels seront les métiers du futur en Chine à
l'horizon 2015 - 2020 ?
Philippe Frémeaux : Les mêmes qu’en France.
philou: Voulez-vous dire que le contexte économique chinois
différent n'engendre pas forcément une différence
dans la prospective 2015-2020 ? Les besoins de la société
chinoise ne sont-ils pas différents de ceux de la société
française par exemple (exemple : vieillissement de la population
différent qui engendre des besoins différents et donc
des métiers différents) ?
Philippe Frémeaux : Il est bien évident que la structure
de l'emploi va rester durablement différente en Chine, ne serait-ce
que par le fait que ce pays compte encore aujourd'hui près
de 60% de se population en zone rurale, alors que la France est désormais
massivement urbanisée ou péri-urbanisée.
Cela dit, mon propos sur la Chine est simplement d'observer que les
mêmes causes produisent les mêmes effets : avec l'urbanisation
croissante, la salarisation croissante de la population, la montée
d'une classe moyenne supérieure aisée, on va voir se
développer tous les emplois de services des sociétés
complexes : éducation, santé, loisirs, etc.
helene: Quel avenir pour les métiers appartenant à
ce que l'on appelle aujourd'hui l'"économie solidaire"?
Philippe Frémeaux : L'économie solidaire, bien souvent,
consiste à créer son propre emploi. Plus sérieusement,
ce terme, comme vous le savez sans doute, regroupe des activités
assez différentes. Toutes les activités liées
à l'insertion par l'activité économique des personnes
éloignées de l'emploi ont plutôt été
en développement ces dernières années, grâce
notamment au soutien des pouvoirs publics, même si la période
2002-2005 a été relativement difficile, le gouvernement
attendant alors l'emploi du seul secteur privé marchand.
Dans d'autres domaines, tels le commerce équitable, ou le bio,
il y a clairement une demande croissante, même si elle demeure
limitée. Ces secteurs fournissent en tout cas un débouché
pour tous ceux qui ont la fibre entrepreneuriale sans pour autant
avoir pour seul objectif d'accumuler une fortune....
marc: Les régions ont tendance à promotionner leurs
formations... pas celles des voisins. Ne sont-elles pas elles aussi
prises dans des gestions de flux de leurs CFA ?
Philippe Frémeaux : Que voulez-vous dire par "promotionner
leurs formations" ? En pratique, il y a toujours une rigidité
liée aux structures installées qui rend parfois délicates
les mutations rapides dans l'offre de formation, surtout quand on
suit une logique adéquationniste de court terme.
Colette:
Quand, dans "Les métiers de demain", on parle du
soins aux personnes, du tourisme, de l'hôtellerie-restauration,
du BTP, de la santé..., on comprend que les emplois sont des
emplois de proximité. Lorqu'on analyse les emplois de l'informatique
et de l'industrie, entre autres, on peut penser que les projections
à 18 ans seront dépendantes de la mondialisation et
du développement de compétences dans des pays comme
la Chine, l'Inde, les nouveaux pays de l'Union européenne,
au coût de production moins élevé. Est-ce que
cela pourrait modifier fortement les perspectives ?
Philippe Frémeaux : Notre capacité à développer
des services de proximité dépendra de la richesse globale
de notre société et notamment de sa capacité
à assurer la survie de son industrie et de ses services technologiques.
Que le développement des pays émergents conduise à
supprimer certains emplois, ou à en limiter la croissance,
est probable. Pour autant, je ne crois pas à la disparition
des emplois qualifiés dans l’industrie ou l’informatique.
vincent: Remarque-t-on des différences fortes de tendances
d'une région à l'autre ? Par exemple, les régions
IdF, Rhône-Alpes et PACA présentent-elles des caractéristiques
communes, en terme d'emploi, par rapport aux autres régions
?
Philippe Frémeaux : On observe des répartitions régionales
assez différentes selon les métiers. Les métiers
de services qui répondent aux besoins de la population sont
relativement bien répartis sur le territoire : enseignants,
infirmières, emplois du commerce, etc. En revanche, la région
Ile-de-France concentre fortement les emplois les plus qualifiés
parce qu’elle rassemble à la fois les sièges sociaux
des grandes entreprises, les administrations centrales, les grands
pôles de recherche et l’ensemble des services hautement
qualifiés dont ces structures sont les clients. Rhône-Alpes
présente également une certaine surreprésentation
des emplois qualifiés, quoique moindre. Quant à la région
PACA, elle compte surtout plus de médecins et bien entendu,
une forte présence des services, notamment liés aux
loisirs.
lBernard: Est-ce que les opportunités d'emplois sur le long
terme, dans certains secteurs comme l'aide aux particuliers ou le
bâtiment, par exemple, pourraient entraîner une baisse
de la précarité ?
Philippe Frémeaux : La précarité, c'est d'abord
un mode de gestion de la main d'oeuvre facilité par l'existence
d'un chômage de masse. Mais c'est aussi un moyen d'ajuster à
court terme les besoins de main d'oeuvre à la demande, afin
de minimiser les coûts pour les employeurs.
Dans le domaine des services à la personne, on compte aujourd'hui
un pourcentage énorme de temps partiel chez les employés
de maison et les aides à domicile, et des organisations qui
privilégient un mode de dispensation des services sur le mode
mandataire et non prestataire, c’est-à-dire que la structure
qui "vend" le service ne joue qu'un rôle d'intermédiaire
et laisse le risque employeur - et les responsabilités - au
consommateur du service. Cette situation, pratiquée dans les
petits cours à domicile, devient très problématique
quand il s'agit de s'occuper d'une personne âgée. On
peut ainsi cumuler de mauvaises conditions d'emploi ou une qualité
de prestations qui laisse à désirer, seulement parce
qu'on souhaite limiter les coûts. C'est une des critiques adressées
au plan Borloo et au CESU.
jérôme: Est-ce que l'économie solidaire permettrait
de lutter contre la précarité ?
Philippe Frémeaux : C'est un de ses objectifs, mais si nous
voulons être parfaitement honnête, avouons aussi qu'une
partie de l'économie solidaire se nourrit des conséquences
de la précarité et notamment du besoin d'aider des personnes
en difficultés à revenir vers l'emploi !
Bernard: Certains métiers ne risquent-ils pas de disparaître,
alors qu'on fait des projections favorables aujourd'hui ? Par exemple,
Dans "Les métiers de demain", on parle d'un volume
de postes à pourvoir important dans le domaine de la grande
distribution (caissiers, employés de libre-service), mais le
métier de caissier n'est-il pas remis en cause par la mise
en place de caisse automatique ?
Philippe Frémeaux : Il est probable qu'on trouvera dans les
prochaines années des moyens afin d'augmenter la productivité
de la distribution. Pour autant, dans l'emploi global d'un hypermarché,
les emplois de caissiers-caissières sont assez minoritaires.
En outre, imaginer qu'on pourrait totalement se passer d'aides ou
de contrôles à ce niveau est un peu naïf ! En pratique,
le but est plutôt d'éviter les attentes aux caisses et
de pousser les gens à rester plus longtemps dans la magasin
plutôt que de gagner en productivité.
Méry: Quel sera l'effet des TIC sur les emplois dans le
futur ? Merci
Philippe Frémeaux : Difficile de répondre en quelques
lignes. Les TIC, comme toute technologie invasive, transforment le
contenu de tous les métiers, sans les modifier radicalement,
mais avec un potentiel de transformation qu’on ne mesure pas
encore pleinement. Elles vont parallèlement continuer de supprimer
de nombreuses tâches dans l’industrie, en lien avec les
progrès de la mécanique, et dans toutes les tâches
tertiaires à caractère bureaucratique y compris certaines
fonctions commerciales. Elles contribuent à porter la capacité
humaine à produire plus en travaillant moins. Reste à
assurer les régulations sociales et économiques permettant
de travailler tous, soit en réduisant le temps de travail,
soit en développant de nouvelles activités.
Catherine: Pensez-vous que ces projections à l'horizon 2015
puissent entraîner une politique de l'orientation fortement
adéquationniste à tous les niveaux ?
Philippe Frémeaux : La prévision sur les métiers
a pour objet de fournir une carte aux différents acteurs de
l’orientation. Elle n’indique pas le chemin à prendre.
En l’occurrence, je pense qu’une meilleure connaissance
de la structure présente des métiers par un grand nombre
de décideurs, sans même parler de nos projections, permettrait
de revenir sur bien des idées reçues.
L’adéquationnisme n’est pas en soi critiquable.
Sauf à imaginer que nous formions des rentiers qui ne poursuivent
des études que pour charmer leurs conjoints et amis grâce
à la richesse de leur conversation !!! Il faut bien trouver
du travail… En revanche, on ne critiquera jamais assez les visions
de la formation initiale et continue qui voudraient la réduire
à une adaptation à court terme aux postes de travail
alors que la compétitivité future du pays dépend
de la capacité de sa main d’œuvre à innover,
à critiquer, à prendre du recul, ce qui passe par une
large culture générale et des aptitudes diversifiées.
Christine:
Avez-vous tenu compte, dans votre étude, de l'hypothèse
d'un allongement de la durée de travail qui libèrerait
moins rapidement des emplois ?
Philippe Frémeaux : Non. Cette hypothèse n’est
d’ailleurs pas réaliste. En pratique, le temps de travail
ne serait susceptible de s’allonger qu’en situation de
croissance plus forte, croissance qui aurait des effets positifs sur
l’emploi, même si certains employeurs recourraient de
manière plus large aux heures supplémentaires. On peut
imaginer que si le recours aux heures supplémentaires devient
un moyen d’éviter de payer cotisations sociales et impôts,
l’Etat, au-delà des promesses de certains candidats,
finirait par revenir à plus de bon sens.
Visiteur3: Pensez-vous que la création d'entreprises va se
développer ? Et si oui, principalement dans quels domaines?
Philippe Frémeaux : Sur le plan statistique, la création
d'entreprises tend à se développer d'autant plus que
la situation de l'emploi est difficile. Créer son propre emploi
devient un substitut à l'obtention d'un emploi salarié
sur le marché du travail. Il faut encourager la création
d'entreprises, mais c'est surtout la création de PME innovantes
qu'il faut soutenir, celles qui sont susceptibles de créer
des emplois, ou les PME de l'artisanat, qui rendent de vrais services.
En revanche, l'évolution observée dans la plupart des
grands pays développés, Etats-Unis ou Suède,
notamment, consiste à ce que le nombre de salariés croit
dans la population active au détriment des indépendants,
parce que de plus en plus de professions sont exercées dans
le cadre d'une entreprise : avocats, médecins, etc.
AMELIE: Quels seront les métiers 2015 et +, liés
à la biologie, qui seront d'actualité?
Philippe Frémeaux : Je ne suis pas à même de vous
répondre, et j'ai des doutes sur la pertinence de réponses
à aussi long terme. Il est en outre délicat de répondre
sans savoir à quel niveau de qualification.
Emma: Dans le futur, faudra-t-il être plus mobile géographiquement
que maintenant ? Merci de votre réponse
Philippe Frémeaux : Tout dépend de votre profession
et du bassin d’emploi sur lequel vous vivez. Les cadres supérieurs
qui travaillent dans les entreprises mondialisées sont sans
doute plus mobiles qu’autrefois. En revanche, un nombre croissant
de métiers sont fonctionnels et peuvent donc permettre de travailler
dans des entreprises de différents secteurs : un comptable
peut travailler dans l’industrie ou les services, sans problème.
Enfin, la réalité statistique montre que le chômage
a plutôt incité les salariés à s’accrocher
à leur emploi, et qu’en conséquence, la mobilité
est plutôt plus faible aujourd’hui qu’hier, sauf
forcée !
bouyge: Comment prévoir les secteurs d'activité qui
vont se développer sachant qu'ils sont placés dans une
économie de marché qui n'est plus pilotée (ni
régulée ?) par les citoyens et les institutions d'état
?
Philippe Frémeaux : Croire que le développement économique
dans le passé était piloté par un grand planificateur
central serait une erreur. En pratique, énormément de
métiers se sont développés sous l'effet de transformations
des modes de vie ou de consommation qui n'avaient pas été
prévus. D'une part par les technologies apportent des changements
qui ne sont jamais identifiés clairement à l'avance,
d'autre part parce que la société change d'une manière
qui, elle non plus, n'est pas forcément identifiée clairement.
Deux exemples : les effets spectaculaires de la diffusion massive
de la micro-informatique connectée n'avaient pas été
prévus, même au début des années 80 ; l'entrée
massive des femmes sur le marché du travail, là encore,
a eu des effets considérables : essor des métiers d'assistants
maternels, mais aussi, explosion de l'offre des industries agro-alimentaires,
devenu un des principaux secteurs industriels en termes d'emploi.
JEAN_1: Je reprends votre réponse à bouyge. Comment
faire des prévisions face à tant de facteurs dynamiques
? Les prévisions dont vous faites état peuvent-elles
même être remises en cause ?
Philippe Frémeaux : L'essentiel de nos conclusions repose sur
des facteurs relativement robustes: départs à la retraite
anticipés, prolongement de tendances passées qui font
consensus auprès de l'ensemble des experts.
hervé: Un phénomène de tertiarisation des métiers
semble être en route. Restera-t-il des métiers industriels
en 2015 ? Lesquels ?
Philippe Frémeaux : Le déclin de l’emploi industriel
est plus lié à la dynamique des gains de productivité
et à l’automatisation qu’à un déclin
de l’industrie en tant que telle. La production physique de
l’industrie a continué à s’accroître
ces dernières décennies. C’est pourquoi les emplois
qualifiés de l’industrie sont toujours recherchés,
d’autant qu’un grand nombre d’entre eux (maintenance
par exemple) permettent de travailler également dans les services.
Dig: Des activités de service "très ou très
peu qualifiées", cela veut-il dire des emplois précaires
? Comment éviter les "tensions"?
Philippe Frémeaux : Réponse délicate : la notion
de "peu qualifiés" est très déplaisante.
S'occuper d'un enfant, d'une personne âgée, c'est une
tâche d'un certain point de vue plus importante que de diriger
une multinationale avec des tas de directeurs qui vous surveillent
! Ce n'est pas parce que ces métiers sont sous-payés
qu'ils ne sont pas qualifiés et c'est un vrai enjeu de professionnaliser
ces services et de reconnaître les qualifications des personnes
qui les assurent en les rémunérant correctement. La
question de la précarité va avec et j'y ai déjà
répondu plus haut.
Quant aux fameuses "tensions", elle reflète parfois
le fait que, dans certains métiers, les conditions de travail
ou de salaires sont telles que peu de jeunes souhaitent y entrer,
ou souhaitent les quitter dès qu'une occasion se présente.
jérome: Comment va évoluer la situation des femmes
? Vers une meilleure reconnaissance de compétences... et de
salaire ?
Philippe Frémeaux : Même si la pénétration
des femmes dans les métiers est d'autant plus forte qu'il s'agit
de métiers qui se développent le plus vite, on constate
que depuis une dizaine d'années, les inégalités
ne régressent pas, et que la capacité des femmes à
casser le plafond de verre qui les empêche d'accéder
aux fonctions de direction demeure réduite.
L'enjeu majeur aujourd'hui pour créer de meilleures conditions
d'égalité de genre sur le marché du travail est
de développer un vrai service public de la petit enfance, et
éviter que les femmes, notamment les moins qualifiées,
ne soient tentées de se retirer du marché du travail
via diverses allocations, car ces pratiques nuisent à leur
parcours de qualification, et rendent très difficiles un retour
gagnant sur le marché du travail. Mais il faut aussi continuer
à lutter pour changer la mentalité des hommes, et notamment
les réunions inutiles à 19h !